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Agnès Jaoui signe la mise en scène de Don Giovanni de Mozart, « l’opéra des opéras ». Cet univers est aussi le sujet de son dernier film L’objet du déni. Sa lecture est centrée sur la puissance du désir qui chamboule codes sociétaux et morale catholique, dans l’Espagne corsetée du XVIIe siècle. Agnès Jaoui reste fidèle au chef-d’œuvre musical et à son contexte historique, mais elle apporte un travail théâtral très riche et exigeant, une mise en scène réussie.
Au Corum, à Montpellier, la salle est pleine à craquer. A l’ouverture, les ombres colorées des plumes du chapeau de Don Giovanni virevoltent sur le rideau de scène. Le libertin mènera-t-il la danse sur l’air dit « du champagne » ? A la fois léger et grave, cet opéra de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) sur un livret de Lorenzon da Ponte (1749-1838), créé en 1787, est un Dramma giocoso (drame joyeux). La soprano Esther Tonea dans le rôle de Donna Anna est légèrement impressionnée, mais elle s’affirme progressivement dans le registre de l’opera seria. Victime de Don Giovanni (le baryton-basse Mikhail Timoshenko), elle s’échappe et appelle à l’aide. Don Giovanni qui était dans ses appartements engage un duel avec son père, le Commandeur (le basse Stephen Milling). Il l’assassine et est surpris du crime. Il fuit accompagné de son fidèle valet Leporello, interprété avec beaucoup de justesse par le baryton-basse américain Evan Hugues. Don Giovanni – Mikhail Timoshenko se remet très vite, il est toujours à la recherche d’une nouvelle conquête féminine. Epris de liberté, seul son plaisir immédiat compte. A l’arrivée de Donna Elvira, il est très ennuyé. Dans ce rôle de l’épouse abandonnée mais très amoureuse, la célèbre mezzo-soprano Karine Deshayes est au sommet de son talent par sa voix et son jeu, tout au long de l’opéra. Même quand elle ne chante pas, sa présence est forte par sa posture, sa façon de se mouvoir. Elle incarne la figure du pardon, dans la douleur et l’abnégation. Dès sa venue en chaise à porteurs, sa voix porte haut et elle est dans la maîtrise scénique. Trahie à plusieurs reprises, elle est effarée par les révélations successives sur les agissements de Don Giovanni. Evan Hugues en Leporello est convainquant avec un sens du comique dans l’air du catalogue – long et très difficile -, l’énumération est en accord avec l’intonation de la musique. Don Giovanni les veut toutes, afin de les ajouter sur sa liste de conquêtes. Les feuillets aux milliers de noms sont lus et déployés par Donna Elvira.
La soprano viennoise Mirian Kutrowatz en paysanne Zerlina, au costume folklorique, est une des révélations de cet opéra, pour son timbre cristallin et la qualité de son interprétation. Une fête champêtre couronne ses fiançailles avec Masetto (Frederic Jost – basse). Don Giovanni est aux aguets, et la pétillante Zerlina hésite : « Je voudrais et je ne voudrais pas. » Le duo est particulièrement réussi, dans des rythmes complémentaires.
Au début de l’Acte II, Don Giovanni se joue de nouveau des sentiments de Donna Elvira, son valet se fait passer pour lui. D’un balcon, elle succombe très vite tout en affirmant le contraire. Son corps et ses expressions la trahissent, elle est bouleversée. Pendant près d’une heure, elle ne se rend pas compte de la supercherie. Ce n’est pourtant pas l’humiliation de trop, car elle continue de défendre Don Giovanni, et veut sauver son âme. En bord de scène, elle se lamente, et pourrait parler à chacun des spectateurs.

Malgré son cynisme et son irrespect pour ses proies, Don Giovanni conquiert le public par ses éclats de rire, son culot monstre et son courage – performance de Mikhail Timoshenko. A plusieurs reprises, il est menacé, poursuivi par Donna Anna animée de sa soif de vengeance, son prétendant Don Ottavio (le ténor Michael Gibson), et bien sûr Donna Elvira ! Même Zerlina dans les scènes de groupes où les voix se marient en harmonie s’oppose à lui aux côtés de son amant, le très jaloux Masetto. Le comportement transgressif de Don Giovanni insupporte, désigné du doigt, il est condamné de tous. Par son attitude égoïste, il fait vaciller le conformisme social et le dogme religieux. Son imprudence jusqu’au-boutiste le mène à sa perte.
Le séducteur consomme les femmes de façon compulsive, mais rien n’est tranché. Chacune des relations est unique. Très humblement, Agnès Jaoui a d’abord voulu se mettre au service de la puissance expressive de la partition, à la palette élargie – airs issus de la farce ou orchestrations terrifiantes. Passionnée par les relations hommes-femmes, elle révèle les contradictions de chaque personnage au langage vocal propre, avec la force du désir comme point de gravité. A l’ère de #MeToo, Agnès Jaoui questionne : « Qu’en est-il du désir face au bien et au mal ? Don Juan est celui qui cherche sans cesse la limite. » Pour le travail de mise en scène, elle a demandé aux artistes lyriques d’être également des acteurs. Et c’est un des atouts de cet opéra, car la dimension théâtrale est très présente, avec un équilibre vocal et instrumental.
Les décors sombres, monumentaux d’Eric Ruf, et les jeux de lumière de Bertrand Couderc sont magnifiques. Les tableaux alternent d’une atmosphère inquiète de pleine lune à des demeures dont les façades évoquent les palais vénitiens. Des escaliers en dédale permettent de se faufiler, et dans la salle de bal règnent esprit de liberté, frivolité et tensions. A la baguette, Benjamin Bayl dirige l’Opéra orchestre, la richesse musicale est portée par les musiciens et les interprètes. Alors que le baisser de rideau s’apprête à conclure cette traversée des passions, après la scène finale dans laquelle la Statue du Commandeur précipite Don Giovanni aux Enfers, une surprise pleine de subtilité attend les spectateurs, pour un dernier éclat de rire !
Fatma Alilate
Don Giovanni de Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791)
Opéra Berlioz, Montpellier
Dramma giocoso en deux Actes
Livret de Lorenzo da Ponte inspiré du mythe de Don Juan.
Créé le 29 octobre 1787 au Théâtre des États de Prague
Benjamin Bayl, direction musicale
Agnès Jaoui, mise en scène
Eric Ruf (sociétaire de la Comédie Française), décors
Pierre-Jean Larroque, costumes
Bertrand Couderc, lumières
Pierre Martin-Oriol, vidéos
Mikhail Timoshenko, Don Giovanni
Stephen Milling, Il Commendatore
Esther Tonea, Donna Anna
Michael Gibson, Don Ottavio
Karine Deshayes, Donna Elvira
Evan Hughes, Leporello
Frederic Jost,Masetto
Miriam Kutrowatz, Zerlina
Noëlle Gény, cheffe de chœur
Chœur Opéra national Montpellier Occitanie
Orchestre national Montpellier Occitanie
Prochainement : Mardi 26 mai, 19h, Vendredi 29 mai, 20h, Dimanche 31 mai, 17h
Durée : ±3h20 avec entracte
Chanté en italien, surtitré en français et en anglais
Photos : Don Giovanni de Mozart à l’Opéra-Berlioz, Le Corum, Montpellier © Marc Ginot