Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124
Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124

Astrid Herrero, chirurgienne hépato-biliaire et en transplantation hépatique, responsable de service à l’Hôpital Saint-Eloi, est lauréate du Prix de l’Innovation 2026 dans la catégorie Biologie-Santé, pour la plateforme numérique Flow Graft . Développée par la start-up montpelliéraine Graft Smart, la technologie Flow Graft optimise la traçabilité en temps réel des prélèvements et greffes d’organes, la coordination et la logistique entre les acteurs de la transplantation. Pendant la Cérémonie de remise des Prix de l’Innovation 2026 présidée par Philippe Augé, président de l’Université de Montpellier, Astrid Herrero a fait part de ses inquiétudes face à la baisse du taux de dons d’organes, indicateur qui traduit l’état de notre société.
Fatma Alilate : Comment est née l’idée de Flow Graft, dans la transplantation du don d’organes ?
Astrid Herrero : Avec l’équipe de coordination du prélèvement et de la greffe du CHU, on a pensé à une solution numérique, pour nous aider à améliorer la chaîne logistique nécessaire pour permettre le prélèvement d’organes jusqu’à la transplantation chez le receveur. Le donneur peut être à n’importe quel endroit en France. Et il y a une vérification d’éligibilité des organes, s’ils sont de qualité. Une fois cette étape réalisée, l’Agence de la Biomédecine qui est une agence d’État va attribuer ces organes à des receveurs en attente sur une liste nationale. Cette liste est réalisée avec des scores établis par les médecins en fonction de la gravité et du degré d’attente. En pratique, il y a un donneur à Lyon qui va pouvoir donner son foie à un receveur de Montpellier, son cœur à un receveur de Strasbourg, ses reins à Bordeaux et ses poumons à Rennes. Tout doit être coordonné, les transports, les accès aux blocs opératoires.
FA : Vous avez dit qu’il fallait que ce soit absolument court.
A H : Et il faut évidemment pour que la greffe réussisse que le temps où l’organe n’est pas vascularisé – ça s’appelle l’ischémie froide -, soit le plus court possible pour que l’organe fonctionne correctement. Il y a toute une question de timing et de coordination.
FA : Comment a été créée Flow Graft avec une start-up ?
AH : La start-up Graph Smart a développé l’outil. J’ai présenté le cahier des charges, les étapes de la transplantation. Et ils ont réalisé la programmation du logiciel. C’est toute l’expertise, l’expérience du terrain humain qu’on a transposées de manière numérique.
FA : Qu’est-ce qu’apporte cette technologie ?
AH : Toute la numérisation et la fluidification de toute cette chaîne. C’est comme une tour de contrôle avec une timeline des temps estimés, des temps réels. Et en temps réel, tous les acteurs de la transplantation et de cette chaîne peuvent voir où en est le prélèvement, où en est le greffon. Et on peut s’adapter pour organiser la greffe. C’est un outil qui a été développé par tous les services de transplantation de France. J’espère que les pouvoirs publics et les finances vont suivre pour pouvoir utiliser cet outil.

FA : Que représente ce Prix de l’Innovation pour vous ?
AH : Ce prix représente la reconnaissance d’un travail très long, une idée de départ qui paraissait insurmontable, pourtant très simple. Et à la fin, le projet commence à voir le jour. Ce Prix va rendre encore plus visible Flow Graft. Et j’espère qu’on pourra la déployer sur tout le territoire parce que cette solution si elle n’est pas utilisée partout, elle ne pourra pas marcher.
FA : Vous avez dit à la remise du Prix de l’Innovation que pour la première fois, il y a une augmentation du refus de dons d’organes et que c’est un indicateur de l’état de la société française.
AH : Oui, on est très inquiets par ce taux de refus qui augmente, alors qu’il était stable depuis des années, à peu près 30 % de refus en France. Et en plus, ce taux augmente malheureusement chez les jeunes donneurs. C’est toujours des histoires terribles, dramatiques, mais il faut s’imaginer en effet que les organes continuent à vivre à travers d’autres personnes. Et au niveau de la société, c’est la plus belle chose qu’on peut donner, de pouvoir faire vivre d’autres personnes à travers les organes. Je ne pense pas qu’il y ait de plus belle preuve d’altruisme. Nous les soignants qui sommes au contact des histoires de décès, de drames, on voit aussi la vie. Et évidemment que dans ces situations-là, l’adhésion des proches à ce don d’organes est absolument recherchée, et c’est pour ça qu’on dit que cette question du don doit être abordée du vivant avec les proches parce qu’en fait au moment, le pire, il faudra répondre à cette question du don. Si les proches ne sont pas préparés, s’il n’y a pas eu cette discussion, la décision n’est jamais simple à prendre. Et aujourd’hui, nous recevons des phrases du genre : « La société ne nous a rien donnés, donc on ne donnera pas à la société. » Il y a aussi des conflits religieux qui peuvent intervenir, des croyances qui se mélangent. Donc au moment de la question du don, qui va être un moment brutal, urgent, enfin quand je dis urgent c’est dans les 48-72 heures qu’il y a des discussions sur le don d’organes, là tout d’un coup c’est tellement violent qu’en effet si la société elle-même est violente au quotidien, comment peut-on répondre à ce positionnement ? C’est une vraie question de société. Cette question du don se prépare, se discute, se travaille par des échanges, des débats à l’école, au collège, au lycée, dans nos métiers, nos familles. La question du don, lorsqu’elle arrive pour de vrai, on n’est jamais en situation calme et sereine pour répondre pour celui qui est décédé. Et dans une société qui est ultra violente où l’individualisme prend chaque jour un peu plus le pas, le don de soi pour les autres, sans retour, sans rien, ce n’est pas évident. Ça ne l’a jamais vraiment été, il y a toujours eu 30 % de refus. Mais ce taux de refus progresse. En tout cas, il ne descend pas. Et on a des receveurs en attente qui meurent, par manque de dons d’organes.
FA : Il n’y a pas aussi moins de communication sur le sujet ?
AH : Je ne crois pas, il y a la Journée du don d’organes chaque année, le 22 juin, le petit ruban vert. Mais oui bien sûr, il faudrait encore plus communiquer, mieux débattre sur ce sujet qui est un sujet difficile. Il faut comprendre en plus ce qu’est le don d’organes. Ça mérite un temps important. C’est un sujet très délicat. Il faut beaucoup de pédagogie, arriver à expliquer de manière simple ce que ça représente, ce qu’est le décès en mort encéphalique, c’est-à-dire que le décès c’est la mort cérébrale, mais les organes continuent à vivre.
Propos recueillis par Fatma Alilate
Astrid Herrero, Prix de l’Innovation 2026 du PUI, Pôle Biologie-Santé